nouveau site www.ericforey.com - nouveau site www.ericforey.com - nouveau site www.ericforey.com - nouveau site www.ericforey.com - nouveau site www.ericforey.com - Les apparts ne mentent pas - Eric Forey
          
Les apparts ne mentent pas
Un immeuble, des appartements, des vies, la vie.
Appartement A1 - RDC
Natalia Gorissieva Née le 14 avril 1983 à Kiev, Ukraine (alors URSS) Vit seule ou plutôt n'a pas de petit ami attitré. Manifeste une préférence pour les blonds aux yeux bleus. Elle même blonde aux yeux bleus. Travaille comme serveuse au Manhattan, la boîte de nuit la plus courue de la région. Cultive son accent slave. Beaucoup de succès auprès des hommes. Fille de cadres du Parti Communiste Soviétique. Arrivée en France dans les bagages de ses parents en 1990 après la chute de l'URSS. Ses parents sont décédés dans un accident de voiture sur une petite route de montagne en 2002 sans que les circonstances n'aient jamais pu être clairement établies. A fait un héritage qui lui permet de mettre un peu de beurre dans les épinards tous les mois sans pouvoir cependant s'abstenir de regarder les prix. Se déplace à vélo, installe souvent Nikita son Yorkshire dans le panier fixé sur le guidon. Porte régulièrement du bleu ou du vert. Aime les émissions de télé réalité et zappe systématiquement lors des journaux télévisés. A moins d'amis que d'amants Aime les concombres et le thé
Appartement A2 - RDC
Bernard et Marinette Balthazar Il est né le 12 janvier 48 à Verdun, elle refuse de dire la date, mais la rumeur veut qu'elle soit bien plus âgée que lui. Ont eu 3 enfants Georges, Henri et Michelle 6 fois grands-parents Ont tenu une boutique de farces et attrapes jusqu'à l'arrivée du Leclerc qui s'est installé à quelques centaines de mètres. Ont pris leur retraite plus tôt que prévu. Ont un pincement au cœur à chaque fois qu'ils passent devant l'immeuble de bureaux construit à la place de l'immeuble décrépit où était leur boutique. Bernard garde dans une boite de biscuits métallique le dernier paquet de pétards et les dernières dragées au poivre. Voient leurs enfants à Noël, ils habitent loin. Ont peu de patience avec leurs petits enfants sauf avec la petite Zoé qui obtient ce qu'elle veut. Ce qui provoque quelques tensions familiales. Marinette n'a jamais su cuisiner, sauf le bœuf bourguignon. Bernard, par amour, ne s'est jamais lassé du bœuf bourguignon. Ils portent tous les deux des charentaises. Le parquet est toujours ciré Aiment prendre le train et préparent leurs déplacements plusieurs semaines à l'avance. Joyeusement.
Appartement A3 - RDC
Germaine Chevalier veuve Roch 85 ans au bas mot. Veuve depuis 20 ans d'André, emporté en trois semaines par un cancer du pancréas. Devenue méchante depuis. Donne des graines aux pigeons pour emmerder ses voisins, ne donne pas les colis que le facteur lui remet pour eux, sort de chez elle dès que la femme de ménage a passé la serpillère dans le hall d'entrée, double tout le monde à la caisse du Shopi où elle va faire ses courses aux heures de pointe. Pleure tous les soirs d'avoir si peu de nouvelles de sa fille Mathilde, mariée avec ce faignant de marseillais. N'avouera jamais qu'elle regrette de l'avoir traité de faignant. N'a qu'un ami, le berger allemand en faïence qui trône sur le buffet de la salle à manger. Seul animal qu'elle consent à supporter. A le même panier à roulette en tissus écossais depuis 25 ans. Fait peur à tout le monde sauf à Ahmed, l'arabe du coin ouvert les dimanches tristes de novembre, et qui garde toujours une petite flasque de rhum pour elle.
Appartement A4 - RDC
Jonathan et Cindy Da Silva et leurs enfants Enzo 8 ans et Inès 6 ans Se sont rencontrés au Lycée Paul Valéry, en seconde. Se sont mariés pour leurs 22 ans Il est conducteur de Fenwick , elle va quitter son poste d'aide soignante pour devenir nounou. Partent tous les ans, une semaine au bord de la mer, et une semaine chez la mère de Cindy, en banlieue parisienne. Ont un monospace depuis qu'elle est tombée enceinte du premier. La chambre de Cindy est rose. Enzo a une télé dans sa chambre. Leur bonheur est parfait. Ils mangent une fois par semaine au Mc Do, c'est la fête. Leur chien, Titus, un berger allemand commence à les embêter lorsqu'ils partent en vacances. Jonathan est un peu rêveur depuis que Mélanie, la petite nouvelle de la compta lui a offert un café un soir. Cindy le trouve changé. Il fait bien attention de ne pas laisser traîner les notes d'hôtels.
Appartement A5 - RDC
Jean-Bernard Chevallier (avec 2 "L") 72 ans, une tête à la Michel Simon, n'a pas de nez mais, à la place, une fraise géante, d'énormes poches sous les yeux et doit faire deux fois le poids qu'il devrait normalement faire. A très mauvaise réputation, les rumeurs les plus sordides circulent sur lui. Lorsqu'il se met à la fenêtre les mamans rappellent leurs enfants, la communauté n'est pas tranquille de sa présence, certains ont même, un temps, évoqué une pétition. Dès qu'apparait une histoire d'enlèvement d'enfants ou de viol ou de meurtre, le commissariat reçoit des courriers anonymes le dénonçant. Jean-Bernard vit des rentes que lui offrent ses ouvrages rédigés sur le romantisme au XVIIème siècle ainsi que sur les plus belles chapelles de l'art roman. Il n'a pas levé les yeux sur une femme depuis que Fleur l'a quitté il y a maintenant 40 ans. Lui est resté fidèle bien qu'elle ne le méritât point. Incapable de faire le moindre mal. Esprit fin, cultivé mais affreusement solitaire. Regrette parfois de ne pas avoir eu d'enfants, mais retourne vite à ses nombreuses lectures pour ne pas céder au vague à l'âme. Aimerait rendre service si on lui demandait. Reste naïf malgré son âge.
Appartement B1 - 1er étage
Gabriel et Antoinette Richard 86 et 82 ans. Vivent avec leur petite fille gravement handicapée moteur cérébrale. Leur fille à fuit à sa naissance leur laissant la charge de Martine. N'ont jamais eu le sentiment de se sacrifier. Ont été tristes du départ de leur fille il y à 21 ans. N'ont jamais eu de nouvelles. Ont réussi à oublier qu'elle existait. Malgré ses hurlements nocturnes, ses crises d'angoisses et la lourdeur de ses traitements, ne se sépareront jamais de Martine, leur soleil. Au cas ou, un revolver est dans la table de nuit de Gabriel. Puisque leur fille n'existe pas ce ne serait pas un meurtre. Le trésor de Gabriel et Antoinette, un Corot accroché dans l'entrée entre un canevas représentant un chien et un dessin de Martine. Martine peut rester des heures devant, en restant calme. C'est ce qui permettra d'assurer la survie de Martine quand ils ne seront plus de ce monde. Ils sont en paix, ils sont heureux. Le Corot représente un paysage vallonné avec un arbre majestueux, au petit matin, dans la lumière dorée.
Appartement B2 - 1er étage
Jean Louis Buisson 57 ans A connu son heure de gloire en 1971 avec le tube de l'été "Roudoudou le caribou" sous le pseudonyme de JLB 2000 N'avait rien fait avant, n'a rien fait depuis Il a tout dépensé en boites de nuits sauf son petit appartement Vit du RSA Connaissait tous les patrons de bar de la ville par leurs prénoms, embrassait les patronnes. Offrait régulièrement des coupettes de champagnes au femmes seules qui étaient au comptoir. A réussi à s'offrir de la sorte quelques relations sexuelles semi tarifées malgré son physique peu engageant. Est devenu l'idole des bars de sa ville, puis celles des bars de son quartier, puis celle de l'immeuble, puis plus rien. Ne possède plus que deux posters jaunis de nicotine de son année de gloire. N'a plus les moyens d'acheter de la compagnie. Marche sur un nuage depuis qu'il a appris, avant hier, qu'il allait chanter pour les pensionnaires de la maison de retraite de la rue voisine, pour les fêtes de fin d'année. Veut croire que les rumeurs de fermeture prochaine de l'établissement sont fausses.
Appartement B3 - 1er étage
Pierre et Magali Theilland Leurs enfants Aymeric, Emma, Lucas Famille idéale, modèle. Lui est ingénieur aéronautique, elle comptable dans l'administration. Ils sont aisés, jeunes et beaux. Leurs enfants polis et serviables. 3 semaines de vacances en été au Pays Basque où ils louent toujours la même villa, juste à coté de Biarritz et une semaine de ski en hiver à Courchevel. Roulent en grand monospace, placent l'éducation de leurs enfants au dessus de tout. Leur offrent des études dans le privé et des cours à domicile. Pierre est fan d'aviation et s'éclate le week-end avec ses avions radiocommandés. Il est toujours de bonne humeur et prend du plaisir à s'exprimer dans un français parfait. La journée Magali est fraiche, diserte, agréable. La nuit elle ne dort pas. Elle n'a trompé Pierre qu'une fois. Emma. Elle maudit ce jour. Elle sait qu'elle portera ce poids jusqu'à la fin. La solitude peut être assourdissante de silence.
Appartement B4 - 1er étage
Charles Vidal 84 ans Impotent, vit sur son lit au milieu d'un bric à brac allant du vibromasseur géant à la scie circulaire, et d'une maquette d'avion à une boule à neige de Lourdes. Etait considéré comme le juge de paix de la pègre locale il y a de ceci des années. Est tombé pour le détournement d'un petit avion qui convoyait de l'or en Suisse pour échapper au fisc. Ce devait être le plus beau coup de sa carrière, ça lui a valu 25 ans de prison. A trempé dans de multiples affaires pas nettes, n'a jamais vraiment travaillé, a passé plus de la moitié de sa vie derrière les barreaux. A réussi à ne jamais tomber pour proxénétisme malgré les nombreuses filles qui tapinaient pour lui. Souffre atrocement depuis quelques temps, ne dort plus, a l'impression d'avoir les jambes qui vont exploser, et le foie et les intestins qui brûlent en permanence. N'arrive plus à marcher, et son incontinence est gênante. Michelle son infirmière passe le voir deux fois par jour. Charles ne le sait pas mais c'est lui qui a mis la mère de Michelle sur le trottoir. Elle est morte juste après la naissance de sa fille. Michelle rajoute tous les jours des cachets jaunes qui ne sont pas sur l'ordonnance.
Appartement B5 - 1er étage
Philippe et Françoise Ormezzano 37 et 32 ans Mariés depuis 12 ans. Avant le mariage Françoise avait prévenu Philippe qu'elle ne le verrait que 6 fois par an, mais une semaine à chaque fois. Elle lui a demandé de ne pas poser de questions, de ne pas s'inquiéter, de ne pas enquêter sur ce qu'elle était, ce qu'elle faisait, et où elle vivait le reste du temps. Philippe ne s'est pas posé la question, il a dit oui et respecté ses engagements. En contrepartie il sait la pureté et l'éternité de l'amour que lui porte Françoise. Il est parfaitement heureux et rien ni personne ne sauraient l'éloigner de son épouse. Il n'écoute plus les interrogations des autres, ni leur moqueries. Comment pourraient ils comprendre? Françoise et Philippe s'aiment infiniment, passionnément, irrésistiblement.
Appartement C1 - 2ème étage
Thierry et Marlène Torrossian 40 et 39 ans Leur enfants Hugues, 16 ans, Hubert, 14 ans, Mélanie 8 ans Vivent un enfer depuis la disparition d'Hubert il y a trois mois. A 12 ans il faisait du vélo, seul au pied de l'immeuble. N'a pas répondu quand Marlène l'a appelé pour gouter. A 18 h la panique était là et les premiers gendarmes sur place ratissaient tout avec le chien policier. Les traces s'arrêtent en bordure de la rue de la République, qui, à ce niveau, ressemble plus à une autoroute qu'à une rue. Le vélo et le téléphone portable d'Hubert ont été trouvés dans un bosquet au bord de la voirie, quelques dizaines de mètres plus loin. Aucun indice depuis, rien, malgré tous les efforts du voisinage. Bien sûr, tout le monde à d'abord soupçonné Jean-Bernard Chevallier, or il était à l'hôpital, à ce moment là après s'être fait casser la figure par des voyous qui agressaient une dame et qu'il avait voulu défendre. Les journalistes sont venus au début, envahissants, puis plus rien, le silence, et toujours l'absence. Le capitaine Frobert, de la gendarmerie, passe les voir tous les jours, il fait une affaire personnelle de cette disparition, mais il sait, comme presque tout le monde, qu'il n'y a plus vraiment d'espoirs de quoi que ce soit d'heureux.
Appartement C2 - 2ème étage
Georges et Aurélie Callet et leurs enfants Adrien et Salomé sans oublier Nestor le lapin nain Elle est prof de Français dans le collège de la ville, Adrien et Salomé sont des enfants sages, un peu trop. A la limite de l'effacement, mais très polis et parfaitement élevés. Aurélie consacre la quasi intégralité de son temps libre à des associations, notamment pour les Restos du Cœur. C'est elle qui est à l'origine de l'association de soutien à Thierry et Marlène Torossian suite à la disparition d'Hubert. C'est normal, leurs voisins les plus proches et peut être même leurs meilleurs amis. Aurélie aime recevoir, faire des verrines et écouter parler son mari. Elle voudrait se faire refaire les seins qu'elle trouve beaucoup trop petits. Georges lui à promis de lui offrir cette opération bientôt. Georges est un cadre modèle, il travaille à la Société Générale. Très bien vu de ses supérieurs et de ses collaborateurs, un salarié efficace et souriant. Mari aimant, père sévère mais compréhensif. Tout le monde l'aime. Il a beaucoup participé aux recherches lors de la disparition d'Hubert. Il s'était pourtant promis de ne pas recommencer, ou tout au moins pas si près de chez lui. Huit fois déjà. Le diable le possède parfois, pense t il. Pourtant la seule chose qui l'inquiète est de savoir si la terre fraichement retournée, au cœur de la forêt qui se trouve à quelques kilomètres de l'immeuble, reprendra vite la même couleur que la terre non retournée. Les chiens n'ont rien trouvé, les nuits de Georges sont de plus en plus facile. Le diable le possédera surement encore.
Appartement C3 - 2ème étage
Raoul et Mathilde Cellerier, 90 ans tous les deux. Il aime le jaune, elle aime le bleu. Il aime le sucré, elle aime le salé. Il aime le sud, elle aime le nord. Il aime le couscous, elle aime la paella. Il aime la peinture, elle aime la musique. Il aime le vin blanc, elle aime le vin rouge. Il pelle ses pommes , elle les mange sans les peler. Il est lent , elle est rapide. Il aime l'huile d'olive, elle aime le beurre. Il est de droite, elle est de gauche. Il aime l'avion, elle aime le train. Il aime les chiens, elle aime les chats. Il est sérieux et grave, elle est légère et souriante. Il aime follement Mathilde. Elle aime follement Raoul. Cela dure depuis 70 ans, il est lui, elle est elle mais ils sont eux, un eux doux, tendre, inoxydable. Tous les soirs après le repas il marchent pendant un moment main dans la main. Parfois ils parlent, parfois non. Ils ont du faire plusieurs fois le tour de la terre. Il n'ont pas d'enfants. On ne sait pas si c'est un choix ou si c'est subit. Peu importe. Ils n'ont jamais eu beaucoup d'argent, n'ont jamais fait de voyages extraordinaires, l'autre à toujours été leur passion. Ils ne se sont jamais ennuyé, oh bien sur il se sont parfois un peu bouffé le nez mais plus par jeu que par méchanceté. Ils sont heureux. Ils ont été et sont encore leur monde, leur univers. La promenade du soir ne se fera jamais seul. Ensemble jusqu'au bout.
Appartement C4 -2ème étage
Farid et Yasmina Benzia et leur deux filles Ambrine et Nina. Yasmina est commerciale en lingerie de luxe, elle est souvent en déplacement. Elle aime son métier Farid est conducteur de travaux dans une grosse boite. Tout le reste de son temps il le passe à bichonner ou amplifier ses collections. Les grille-pains, les rasoirs électriques des années 60, les chemises à manches courtes et à rayures verticales colorées, les montres ayant perdu l'aiguille des minutes, les prospectus verts, les plaques d'immatriculations belges, les boules de neige de différentes années (dans le congélateur), les bougeoirs en céramique, les ressorts, les affiches de cirque, les Caliméros, les boules à neige, les t-shirts avec des oiseaux dessus, les bouchons des bouteilles de Champagne ouvertes pour les réveillons de fin d'année, et les tubes de dentifrices du monde entier. Les lundis, mercredis et vendredis, il boit du thé, les autres jours du café. Il embrasse sa femme tous les soirs en allant se coucher à 23h07. Il réveille ses filles tous les matins à 6h46, sauf le week-end où il les laisse dormir jusqu'à 9h25. Il compte systématiquement le 58 marches d'escalier nécessaire à rentrer chez lui. Il déprime si il marche sur une ligne sur le trottoir. Ambrine et Nina trouvent ça rigolo de rentrer dans leur chambre par des tunnels. Yasmina aime de plus en plus son travail.
Appartement C5 -2ème étage
Personne. Vide depuis le 1er avril 2013. Ne l'avait jamais été depuis le 7 juillet 1977, jour de la livraison. Soit un peu plus de 13 000 jours. L'appartement C5 aura connu 7 familles différentes. 2 célibataires, 2 couples sans enfants dont 1 couple homosexuel, 1 couple avec 2 enfant et 2 couples avec 3 enfants. On peut totaliser 416 soirées de fêtes, 4 chiens, 1 canari, 2 hamsters, 25 verres brisés, 1553 engueulades, 10230 relations sexuelles, 6 adultères, 1 nuit de noce, 4 soirées olé olé, 1 cheville foulée, 3 évanouissements, 1 naissance, 44 563 cafés, 960 pizzas, dont environ 200 au 4 fromages, 84 bouteilles de pastis, 23 armoires, 7 frigos, 62 000 mots d'amour, 23 gifles, 212 fessés, 1 fois le samu, 4 fois la police, 2 cambriolages, 1 séparation, 2 baccalauréats, 24 litres de larmes de joie et de peine, 612 fous rires, 1 acte de recel, 1 fugue, 36 tapages nocturnes, 116 bitures, 4 dépressions, 4 entrées en 6ème, 3 reconversions professionnelles, 4 tonnes et demi de pâtes, 800 litres de ketchup, 1 tonne et demi de gruyère râpé, 7coups de marteau sur les doigts, 44 tableaux différents sur les murs, 2 dégâts des eaux, 8 changement de serrures, 8 interventions de plombiers, 57 portes claquées, 12 couches de papier peint, 17 de peintures, 2 carreaux cassés, 300 parties de cache-cache, 3 000 litres de lait, 1300 paquets de Chocapic, 1 orchestre, 1 piano désaccordé, 1 raton laveur, 1 hérisson, 2 héritages, 5630 recherches de clés, 358 bouquets de fleurs, 14 canapés, 3580 passages de serpillère, 2 minitels, 4 abonnements internet, des silences à foison, des niveaux de décibels élevés, des cavalcades enfantines, des moments de solitudes insupportables, des joies insolentes, des émotions extrêmes, d'autres plus douces mais tellement indispensables, des objet retrouvés que l'on croyait perdus, des traces du passé, un grain de riz qui était coincé entre deux lames de parquets, des traces secrètes laissées par des enfants pour quand ils seront grands, des pas, des nuits à même le sol, des réveillons, de la chaleur, du froid quand la chaudière était en panne, des vies. La vie. A louer, appartement, pas tout à fait vide.
Appartement D1 -3ème étage
Etienne et Nicole Morvant 62 et 61 ans Nés tous les deux à Boulogne sur Mer. A 16 ans Etienne à reçu comme cadeau un vieux stéréoscope. Superbe, en ronce de noyer. Il était accompagné de plaques de verre des années 20, très anciennes, représentant des paysages de la douce France ou des colonies de l'époque. Il passait beaucoup de temps à regarder ces photos, le relief le faisait voyager. Surtout que la vie était assez rude. Il venait de quitter l'orphelinat et travaillait comme apprenti charpentier. Un jour en entrant dans un magasin d'antiquités, il tombe sur un jeu de plaques stéréoscopiques, des scènes de vie dans l'Algérie du début de siècle. A la vision d'une scène qui se déroule à Oran, sur lequel on voit une des portes d'entrée de la ville, alors qu'un marché a lieu, un homme en habit traditionnel lui coupe le souffle. Malgré le flou de la photo, malgré l'action du temps sur les noirs fixés sur la plaque de verre, il sait qu'il se trouve en face de quelqu'un de sa famille. Une évidence. Il vient d'avoir 18 ans, descend à Marseille pour embarquer pour l'Algérie. Durant 42 ans il a mené son enquête, n'ayant pour point de départ qu'une vieille photo noir et blanc sur une plaque de verre. Il a rapidement retrouvé la place d'Oran où se déroulait le marché. puis il a rencontré, interrogé des centaines de personnes, compilé des documents de toutes sortes, souvenirs familiaux ou documents officiels, il a voyagé dans toute l'Afrique du nord, puis l'Australie, la Bulgarie, la Suisse, la Floride, New York, puis le Maroc et l'Algérie à nouveau. Il a fait des milliers de rencontres. Certaines aussi fortes que des tatouages, d'autres aussi fortes que des cicatrices, il a reconstruit une histoire, sans jamais être sûr que ce fût la sienne. Il a découvert des pays, des cultures, des hommes, à chaque fois intensément car on a besoin de charpentiers de partout. On lui à offert gite et couvert. Il a rendu tout ce qu'il pouvait. Il a cheminé, avancé, reculé. Il a vieilli, n'a pas trouvé ce qu'il cherchait. Puis ses pas l'ont amené, il y a deux ans, vers l'immeuble, il se sentait proche de la fin de son chemin sur son identité. Le matin avant de venir sonner à l'immeuble un mal de tête terrible lui rongeait l'intérieur de la boite crânienne. La pharmacienne était si belle. En frappant à la porte de l'appartement D1, c'est elle qui lui a ouvert la porte. Sa recherche s'arrêterait là. Il se sont mariés quelques mois plus tard. Il lui a offert le stéréoscope. En regardant une vieille plaque de verre sur la Côte d'Azur en 1908, Nicole a eu le sentiment étrange de reconnaitre un lieu. Etienne lui a demandé de l'embrasser.
Appartement D2 -3ème étage
Jeannine et Jeannette Ripert 71 ans toutes les deux mais Jeannette est un enfant mort-né. Leur parents Alphonse et Claudia étaient des "gens de maison", ils allaient de place en place, accumulant au passage le fruit de nombreux larcins. Leurs employeurs étant toujours très riches et eux très prudents, ils ne se sont jamais fait attraper ni surprendre. Ils étaient à la tête d'une jolie petite fortune qu'ils comptaient bien dépenser l'heure de la retraite venue. Quand Claudia accoucha des deux jumelles, ils leur vint l'idée machiavélique de ne déclarer que Jeannine, ce qui fût aisé, l'année 42 n'étant pas particulièrement propice à la concision de l'Etat Civil. Pour tout le monde ils n'avaient qu'une enfant, Jeannine. Lorsque l'une des deux filles commettait un vol, en général dans un palace de la Riviera, l'autre s'arrangeait toujours pour être visible dans un lieu fort éloigné. Personne ne s'est jamais aperçut qu'il y avait bien deux sœurs. Ca ne les dérangeait d'ailleurs guère puisqu'elles étaient, et sont toujours, fusionnelles. Ah, si, un jour, un petit ami, qu'elles se partageaient, comme d'habitude, fit l'étrange constat que de temps en temps la petite tache marron était dans l'œil droit et de temps en temps dans le gauche. Quand il s'en est ouvert à Jeannine, à moins que ce ne fût Jeannette, il n'y eut pas de suite, puisqu'il a disparu au lendemain de cette discussion et que plus personne n'entendit jamais parler de lui. Les sœurs vivent prudemment mais fort confortablement grâce à l'héritage de leurs parents. Tous les deux retrouvés au fond d'un puits. Jeannine fût soupçonnée, mais elle avait un alibi en béton.
Appartement D3 -3ème étage
Laurent et Hélène Marchand et leur deux fils Quentin et Sébastien. Laurent et Hélène étaient tous les deux des sportifs de haut niveau. C'est d'ailleurs en pratiquent le patin à glace qu'ils se sont rencontrés la première fois. Leur entraineur les a rapidement mis à danser ensemble. Pendant des jours et des jours ils se sont levés tôt pour aller s'entrainer ensemble avant d'aller suivre les cours du collège puis du lycée de l'autre bout de la ville. Il n'étaient pas amoureux à l'époque. Ils ont dû, ensemble, sacrifier tout ce qui fait la légèreté de la jeunesse, s'interdire les écarts, penser compétition. Après une 17ème place aux jeux olympiques de Calgary, ils étaient devenus les favoris pour ceux d'Albertville. Malheureusement un matin en se rendant à l'entrainement, Hélène fut renversée par une voiture. Triple fracture à la jambe droite. Tout s'arrêta. C'est en allant la voir régulièrement à ce moment là que Laurent est tombé amoureux d'Hélène qui elle l'était déjà de lui depuis longtemps. Hélène ne travaille pas, elle est gourmande, elle a pris pas mal de poids, elle est un peu renfermée et ne louperait "les feux de l'amour" ou "plus belle la vie" sous aucun prétexte. Elle essaye de s'occuper au mieux de ses fils. Laurent est employé de bureau et entraineur des pupilles au club de foot local. Il réveille tous les jours ses fils aux aurores pour qu'ils aillent courir avant le début des cours, il les emmène deux fois par semaine aux entrainements de foot, et ne rate jamais une occasion de les accompagner lors des matchs. Le foot est l'unique sujet de leurs échanges. Il rêve qu'ils deviennent professionnels. Quentin à hâte de devenir majeur pour fuir le foot et son père. Lui il veut devenir musicien. Sébastien est toujours triste, il aime écrire des poèmes, son père ne comprends pas son absence absolue d'instinct de compétition. En fait la seule chose qui l'intéresse c'est le moment où tous les garçons se changent dans les vestiaires, mais il a acquis l'absolue certitude que son père n'acceptera jamais ça.
Appartement D4 -3ème étage
Emilie Vittet, née en 1924. Passe ses journées à regarder par la fenêtre, le rideau légèrement tiré, assise sur une chaise de cuisine recouvertes de skaï orange craquelé, qui laisse apparaitre une plaque de mousse aux endroits usés. Son vieux chat, un peu pelé, Emile, n'est jamais loin de ses genoux. Chez elle ça sent la pisse de chat jusque sur le pallier. Les enfants se moquent d'elle et lui font des grimaces, mais ils l'aiment bien quand même. Les adultes se posent des questions, ne savent pas trop si il faut l'aider ou non. Lorsqu'elle sort faire ses courses elle trouve toujours quelqu'un pour l'assister, la guider, lui porter ses sacs, toujours. Mais ce sont plutôt les enfants pour être franc. Les adultes sont toujours en retrait et leur pitié n'est pas assez forte pour qu'ils en fassent plus. Emilie fût une des plus jeunes résistante de France, elle a eu de nombreuses décorations et à toujours gardé secret le nombre de soldats qu'elle à tué. Elle a fait toute sa carrière dans les services secrets. Peut être l'un des meilleurs agents jamais utilisé en URSS. Un maillon essentiel assurant la position française durant la guerre froide. Une héroïne. Personne ne le sait. Personne ne se doute. Emilie regarde le monde pas totalement apaisée de tout ce qu'elle a pu vivre. Elle ne sait pas si elle doit être triste de savoir que son histoire ne lui survivra pas. Parfois elle aimerait appeler les enfants dans la cour, qui lui font des grimaces. Pas pour les disputer, juste pour se raconter. Mais Emile vient toujours s'allongersur ses genoux la faisant abandonner les questionnements. Demain peut être?
Appartement D5 -3ème étage
Raymonde Rajet 94 ans et son fils, Raoul 63 ans Raymonde à perdu son mari 2 ans après la naissance de Raoul. Comme elle est méchante et pas avenante du tout elle savait qu'elle n'allait retrouver personne. Elle à donc décidé au jour de l'enterrement de son mari que Raoul serait le seul homme dans sa vie. Raoul à grandi couvé par sa mère, dans une ambiance très catholique ou tout du moins dans une ambiance que l'on voudrait catholique. C'est à dire avec les colifichets genre messe le dimanche et fêtes carillonnées, croix en tous genres dans la maison, et prière avant d'aller au lit. Mais Raymonde omettait soigneusement toute la partie respect, tolérance, et fraternité. Méchante elle restait. Raoul lui était plutôt gentil, bien entendu il n'invitait jamais aucun ami à la maison, et il rentrait dès les cours terminés. Ses seuls amis étaient au catéchisme. Puis Raoul est devenu un ado. Sa mère lui a démontré à des centaines de reprises qu'une petite amie, ce ne serait pas bien pour lui. Il l'a écouté. Puis il est entré à la sécurité sociale, à la base. Sa collègue Colette lui plaisait beaucoup. Elle a été mutée à l'autre bout de la France, quelques jours après l'avoir avoué à sa mère. Raymonde se servait de Raoul comme un fils, mais aussi comme une aide à domicile, un esclave...Raoul se disait qu'un jour il serait libéré. Le temps passe, Raymonde est de plus en plus aigrie et méchante. Raoul se rebelle pas. Ses seuls instants de liberté sont quand il s'occupe de la chorale de la paroisse. Il prends sa retraite dans une semaine. Sa mère est en pleine forme.
Appartement E1 - 4ème étage
Germain Fissot 45 ans célibataire Employé de bureau, un travail sans intérêt, une vie sans trop de reliefs, pas de bonheurs intenses, pas de peines inconsolables non plus. Pépère serait le qualificatif le plus adapté. Enfin adapté jusqu'à hier soir seulement. Germain est amoureux de Sophie, sa voisine, depuis le jour ou celle-ci a emménagé, il y a 9 ans. Depuis 9 ans, tous les matins quand Sophie traverse la cour à 7h50, pour aller travailler, Germain se poste derrière la petite fenêtre de la salle de bain pour la suivre des yeux. Il connaît parfaitement sa garde-robe . Quand au printemps elle met sa petite robe blanche, si légère, si fluide, qui met en valeur son corps, Germain est au bord de l'évanouissement. Puis après qu'elle soit montée dans sa voiture, Germain se précipite dans le couloir pour sentir les traces du passage de Sophie, il sait par cœur tous les composantes de ses parfums, il peut dire si elle à changé de gel douche ou de dentifrice, puis il fait une légère caresse à la porte de l'appartement de Sophie, pose un baiser sur son index qu'il pose ensuite sur la plaque en laiton vissée vers la sonnette avec le nom de Sophie dessus. Depuis 9 ans ils se connaissent bien, ils ont déjà pris l'ascenseur ensemble, se sont dépannés d'un œuf ou de sel, ont papoté parfois même longtemps sur le pallier, ils s'appellent par leurs prénoms, mais Germain n'a jamais osé l'inviter à quelque chose de plus intimiste, prendre un café ou autre. Elle est tellement jeune et jolie tandis que lui est fade et sans relief. Enfin ça c'était jusqu'à hier soir. Hier Germain à bu un grand verre de whisky et s'est enfin décidé à inviter Sophie à dîner. Elle lui a sauté au cou, lui a dit "oui, enfin depuis le temps que j'attendais" s'est excusée de sa fougue et a disparue dans son appartement après l'avoir embrassé juste à la commissure des lèvres et lui avoir dit "à demain soir ! Je mettrai ma robe blanche". Germain à passé une des plus belles nuit de sa vie. Il en à même oublié d'aller la regarder prendre sa voiture. Germain est heureux, il traîne au lit et va appeler son patron pour lui dire qu'il est trop malade pour venir travailler, il aura tout le temps de se préparer pour ce soir.
Appartement E2 - 4ème étage
Sophie Chapuis - 36 ans - Célibataire A emménagé il y a 9 ans. Se rappelle parfaitement de la première fois ou elle a vu son voisin, Germain. Il l'a gentiment aidé pour porter ses meubles lors de son arrivée. Elle l'a tout de suite trouvé beau et charmant. Est secrètement amoureuse de lui depuis la première fois que ses yeux ont croisé les siens. Pendant 9 ans elle à été triste que cet amour soit sans espoir. Germain ne lui a jamais proposé de sortir, ne lui a jamais fait d'allusion... Elle s'est juste aperçue qu'il avait les joues un peu plus roses quand elle mettait sa robe blanche et qu'ils se croisaient dans les couloirs. Elle à acheté 5 robes blanches exactement du même modèle. Elle a passé des heures l'oreille collée contre le mur pour écouter Germain vivre, deviner ce qu'il faisait, sentir à la fenêtre pour imaginer ce qu'il mangeait. Tous les soirs quand elle entendait la voiture de Germain rentrer, elle se cachait derrière le rideau de sa cuisine pour l'observer. Elle comptait les secondes qu'il mettait à monter jusqu'à son appartement. Bien qu'elle soit jolie et très courtisée elle n'a eu aucune aventure avec un garçon depuis son arrivée ici. Elle aime Germain et c'est comme ça. Même si elle n'obtient pas de retour. Enfin ça c'était jusqu'à hier soir. Germain l'a enfin invitée, son cœur s'est mis à bondir, un troupeau de papillons en furie lui a traversé le ventre au galop, ses yeux se sont humidifiés, ses genoux se sont liquéfiés, sa peau s'est mise à frissonner, ses pulsations cardiaques ont atteint les 300, ses oreilles ont bourdonné. C'était plus fort qu'elle elle lui a sauté au cou et il s'en est fallu d'un cheveu qu'elle ne colle ses lèvres sur les siennes. Sophie pensait que sa vie allait alors être merveilleuse. Mais ça c'était hier soir. Ce matin en allant au travail, Sophie a croisé Benoît Gillet, chauffeur routier. Au volant de son 38 tonnes il n'a pas vu le feu rouge. Le dernier souffle de Sophie était un sourire serein.
Appartement E3 - 4ème étage
Jacques et Thérèse Dupuis 65 ans tous les deux, retraités. Jacques et Thérèse se sont rencontrés en province au bal du village qui séparait les deux villages où ils habitaient chacun chez leurs parents. Ils avaient 20 ans. Ils sont tombés immédiatement amoureux. Ils se sont fiancés 8 mois après et mariés au bout d'un an et demi à se fréquenter. Ce fût un très beau mariage. Jacques était carreleur, Thérèse vendeuse en boulangerie. Marc est né un an après le mariage, Jean Pierre, l'année d'après et enfin Véronique deux ans plus tard. Jacques à ensuite été embauché par une société en charge du maintien des carrelages du métro parisien, Thérèse à trouvé un poste dans une boulangerie des beaux quartiers. Ils ont acheté un petit pavillon en banlieue, l'environnement était très agréable, et ne mettaient pas trop de temps pour aller au travail. Leurs enfants ont grandi sans autres inquiétudes que quelques maladies anodines, quelques fractures, rages de dents. Ils ont tous mené des études. Marc est chef de chantier du côté de Toulouse, Jean-Pierre est carreleur en région lyonnaise, et Véronique comptable dans un cabinet d'expertise parisien. Lorsque les enfants les ont quittés, Jacques et Thérèse ont revendu leur pavillon et acheté cet appartement. Ils ont un chat Athos. Quand ils regardent dans leur rétroviseur, Jacques et Thérèse se disent qu'ils sont heureux. Leur vie n'a certes connue aucune aventure particulière mais aucune catastrophe non plus. Ils s'entendent à merveille avec leurs enfants et leurs petits enfants qui viennent les voir pour toutes les fêtes familiales et même plus souvent d'ailleurs. Une vie simple, sans surprise, mais bienheureuse. Sauf que... Sauf que, Jacques cache un terrible secret. Au sein de cette vie heureuse mais simple, Jacques un jour a eu envie de péter les plombs, se lâcher, aller au delà des convenances qu'il a toujours respectées, faire un acte absurde, sans raison, sans intérêt, quelque chose qu'il garderait pour lui, une pointe de folie qui mette encore plus en relief le bonheur parfait de sa vie bien rangée. Quelque chose qui lui filerait des frissons, faire une chose interdite lui qui n'a jamais dépassé les limitations de vitesse, désobéir, sortir du cadre, bref pour une fois s'autoriser toutes les libertés les plus délirantes. Jacques était en charge de la rénovation du carrelage de la section de métro Abbesses. Il a, bien entendu tout réalisé parfaitement, dans les temps, sauf le carrelage représentant la barre centrale de l'un des "A"... Il l'a mis, volontairement, et avec un sourire absolu A L'ENVERS. La seule imperfection au cœur de 40 années de travail parfait. Après ce coup de folie, Jacques savait qu'il serait encore plus heureux. Ce serait son secret à lui et à ceux qui auraient l'œil curieux et amusé. Tout les soirs quand il s'endort Jacques repense à cet instant où il a retourné ce carreau de faïence de 180°. Et il sourit. Puis il se tourne vers Thérèse. L'embrasse. Et s'endort, heureux, toujours heureux.
Appartement E4 - 4ème étage
Jules Deniol - 67 ans - Bouilleur de cru à la retraite Jules peint, depuis qu'il a revendu son alambic à un musée il peint. Du matin au soir il peint. Il ne s'arrête que pour manger. Jules ne peint pas n'importe quoi. Jules peint "un Après Midi à la Grande Jatte" de Seurat. Mais Jules ne peint que ça. Depuis 7 ans il peint des" Après Midi à la Grande Jatte". Il en connait les 6 ombrelles dans les moindres détails. La rupture entre l'ombre et la lumière continue à lui faire frissonner la colonne vertébrale. Quel plaisir de changer sa palette de couleur quand il franchit cette frontière. Il s'autorise parfois certaines fantaisies dans la position des bateaux, voire dans la forme de la queue du singe. Il nourrit un sentiment quasi amoureux pour la jeune fille en rouge et au chapeau jaune en train de pêcher, il aimerait un jour peindre le poisson tournant autour de l'hameçon. Il entend le rire des enfants, le clapotis des vagues et la vapeur du bateau au loin. Il vibre avec la lumière et les couleurs au fur et à mesure qu'il dépose ses pointes de couleurs sur la toile. Puis à chaque fois qu'il finit une toile, Jules l'emballe soigneusement puis il sort. Ce sont les seules fois où il sort. Il passe sa journée à flâner en souriant aux anges. Il laisse ses pas et son instinct le guider. Il sourit aux gens qu'il croise. Puis en fin de journée, après quelques heures à déambuler, il ressent ce qu'il appelle son "coup de foudre sourire". En croisant quelqu'un le retour à son sourire ne lui laisse aucun doute. C'est lui ou elle. Il aborde alors la personne, poliment, se présente, engage la discussion, se découvre, découvre l'autre puis il offre sa peinture, il la laisse s'envoler vers de nouvelles aventures, vivre sa vie à elle, laisser les personnages lentement sculptés de lumières et de couleurs être aimés par d'autres. Pour la première fois depuis 7 ans, Jules n'a pas eu son coup de foudre de fin de journée. Cette toile il la suspendra donc dans sa chambre. Pour les prochaines il hésite entre "Blue II" de Joan Miro, "Anthropométrie sans titre (ANT127) d'Yves Klein et "Blue Poles: Number 11"de Jackson Pollock. Ce non "coup de foudre" lui ouvre une nouvelle ère, des perspectives insondables et inouïes
Appartement E5 - 4ème étage
Louis Dufort - 46 ans Depuis sa naissance Louis ne se sent pas à sa place sur cette planète. Il a toujours eu le sentiment de ne pas comprendre les autres. Comme si il était dans un zoo dont il ne maitrisait pas les règles. Son environnement le ramenait sans cesse à sa différence. Agressions, moqueries, brimades. Louis s'éloignait de plus en plus de la planète. Il réussit à faire des études brillantes. Il a rencontré Magali, il se sont mariés, ont fait deux enfants. Même a sein de son travail de chercheur en biologie, Louis se sentait différent. Comme si ses recherches ne concernaient que lui, malgré des résultats unanimement reconnus comme de grande qualité. Louis avait la perpétuelle sensations que les autres êtres humains l'entouraient et lui coulaient dessus comme une confiture épaisse et brûlante. Toujours à la limite de s'étouffer. Il regardait couler le monde et la vie sur lui, en ne comprenant pas pourquoi ni comment. Magali lui apportait un peu de fluidité, comme une courroie de transmission entre le monde extérieur et lui. Il aimait Magali, sans vraiment intégrer ce qu'était l'amour. Il regardait ses enfants, ça lui faisait du bien. Il y a 6 mois Magali est partie avec les enfants. Un mot était sur la table de la cuisine. "Louis, je t'aime, mais je suis si fatigué de rester à ta porte. Prends soin de toi." Le lendemain Louis démissionnait. Puis il a commencé à se renseigner pour partir. Puis le projet se transforma en projet de disparition. Il a fini par trouver la solution, l'endroit idéal où il lui semblait pouvoir apprendre certaines notions de bonheur. Oui, par une sorte de petit miracle, il était tombé sur LA solution, comme une évidence qui l'attendait depuis sa naissance. Sa disparition ne serait pas une fuite, juste une nouvelle vie. Il était heureux de faire partie des élus qui avaient trouvé cette solution. Il laissa un mot sur la table de la cuisine : "tout va bien" Il se dirigea vers la porte, l'ouvrit, prit sa valise, et sortit sur le pallier. Il tourna la clé dans la porte pour la refermer, puis, pfuit, disparut. Il sera heureux.
Appartement F1- 5ème étage
Moussa Sidibé 74 ans et Anita née un peu avant lui Leur histoire a commencé en 1961. Moussa se promenait sur les boulevards, et, à l'époque, les lieux étaient encore vivants. Plus que vivants parfois. Bars, dancings, cinémas, restaurants. Toute la jeunesse de la ville se rendait sur place pour profiter de l'énergie ambiante. La jeunesse profitait, faisait la folle, dansait jusqu'au bout de la nuit. La littérature, le cinéma étaient encore, en ces temps là, populaires et de qualité, la télé n'avait pas tout envahi, les ordinateurs n'existaient pas, et l'homme dans la Lune appartenait encore à la science-fiction. Moussa se rappelle parfaitement quand il l'a vue pour la toute première fois, aussi blanche et blonde que lui était noir et brun. Elle dansait pieds nus, seule dans une superbe robe noire qui laissait entrapercevoir la peau de sa cuisse gauche. La vision de cette peau, offerte aux regards ne laissa pas Moussa indifférent. Il sut, à cet instant, que ce serait elle, pour la vie, et peut être même pour plus. Il la regarda encore. Se laissa enivrer par le châle rouge avec lequel elle jouait. Son décolleté laissait voir une poitrine dont la peau ne masquait que péniblement les petites veines tant elle était fine. Mais il laissait aussi apparaître la naissance de seins lourds et blancs. L'imagination de Moussa eut vite fait de les débarrasser de leur protection de velours noir. Il s'est approché d'elle, elle n'a pas bougé, il s'est penché vers son oreille et lui a dit "je reviens te voir demain, habillons nous pareil" Moussa était un homme qui plaisait aux femmes, un sourire franc et complet (quand il souriait, tout son visage souriait, sa bouche, son nez, ses yeux), un regard intelligent, un corps d'athlète (ce qu'il était au demeurant), et une belle voix grave qui ne laissait jamais personne insensible. Il revint le lendemain, elle était là, au même endroit. Elle l'attendait. Il osa à peine lui parler. Leurs échanges se limitèrent aux regards. Puis il revint la voir, encore et encore. Le temps fit son œuvre, il put la toucher, l'embrasser. Un jour elle s'installa chez lui. Depuis ils ne se sont pas quittés. Bien sûr depuis le temps, Moussa a perdu de sa superbe, ses cheveux ont disparu, son corps d'athlète a subi les attaques du temps, mais il l'aime comme au premier jour, ce soir de septembre 61. Anita elle a très peu changé, elle éveille toujours le désir de Moussa et continue à le rendre heureux. Oh, bien entendu, elle jaunit un peu et Moussa est obligé de remettre du scotch, de temps en temps, aux angles mais a-t-on jamais vu femme plus désirable qu'Anita Ekberg sur l'affiche de la Dolce Vita?
Appartement F2- 5ème étage
Clément et Nunzia BOIS, tous les deux nés en 1920 En 1938 Clément s'est marié à Claudia. Ils vécurent à peu près tranquillement jusqu'à la fin de la guerre. La mobilisation de Clément n'était certainement pas étrangère à ces jours qui furent les seuls qu'il apprécia de ce mariage. Clément était policier, il a commencé comme simple hirondelle, chargé de maintenir la paix sur son vélo, protégé des intempéries par sa cape. Mais son intelligence, sa finesse d'esprit et, surtout, sa volonté de fuir le domicile familial, le firent grimper à grand pas dans la hiérarchie. Il devint fort vite responsable de la police de la grande ville voisine. Claudia était une femme méchante, sans pitié. Très dure. Clément était rêveur et doux, malgré sa confrontation quotidienne avec tout ce que la ville comptait de malfrats, voleurs et autres escrocs. Claudia se voulait bien éduquée et prenait de grands airs dès qu'ils sortaient en société. Clément était un homme simple, jovial, qui aimait les gens. Clément était amoureux de son métier. Clément était affreusement malheureux dès qu'il rentrait à la maison. Pourtant il aimait ses trois enfants. La méchanceté permanente de la harpie qu'il côtoyait au quotidien était une charge terriblement lourde. Nunzia Locatelli est née à Propriano en Corse, dans une famille très traditionnelle, avec 4 frères. Une prison même pas dorée. Dès 1939 et la déclaration de guerre elle s'est engagée dans l'armée tant pour fuir que pour l'aventure. Pour réaliser tous les rêves qu'elle faisait depuis toute petite, de parcourir le monde. Elle fut déçue et cantonnée à des tâches subalternes, elle déserta et rejoignit la résistance, grâce à certains réseaux corses. Elle se comporta en héroïne et rencontra Pascal Fibucci, résistant et corse, comme elle. Elle en tomba vite amoureuse. Pascal était beau, séducteur et manipulateur. A la fin de la guerre elle s'aperçut vite qu'il s'adonnait à des activités que l'on ne saurait tout à fait qualifier de légales. Quand ils apprirent que Nunzia ne pouvait pas avoir d'enfants, Pascal l'envoya s'occuper de certaines "affaires" sur le continent. Elle se retrouva à gérer un bordel dans la grande ville voisine. Même si c'était loin d'être le paradis pour les filles, les bordels d'après guerre avaient une sorte de rôle social. S'y retrouvaient les politiques, les truands, les flics et toute la bourgeoisie locale. Nunzia était presque devenue membre de la belle société. Un jour, suite à de basses magouilles politiques, le maire envoya la police au bordel pour prendre sur le fait le principal opposant au député et ainsi l'éliminer de la course au pouvoir local. Compte tenu de la sensibilité de cette affaire, on chargea Clément de la mener à bien. Les yeux bleus de Clément croisèrent les noirs de Nunzia. Ils surent. Il quitta la police, elle abandonna et laissa les portes du bordel grandes ouvertes. Elle dut subir les menaces de Pascal, mais Clément qui avait gardé quelques amis fit en sorte que rien ne lui arriva jamais. Il dut subir la haine de Claudia et celle qu'elle avait distillée avec acharnement dans les esprits de leurs enfants, mais Nunzia lui a offert tout l'amour dont un homme peut rêver, et même sûrement un peu plus. Ils achetèrent un tout petit hôtel, vécurent leur amour paisiblement mais sans faiblesse. Puis, en devenant vieux de corps, ils n'arrivèrent plus à offrir les services qu'ils aimaient offrir à leurs clients. Ils vendirent l'hôtel à un jeune couple en qui ils ont eut tous les deux la sensation de se reconnaitre. L'argent leur a servi à acheter cet appartement. Nunzia vient d'appeler le SAMU, Clément vient de faire une rechute. Dans leurs yeux ils virent que Clément ne passerait pas la nuit, et qu'elle ne lui survivrait que peu. Ils ont tant aimé leur vie.
Appartement F3- 5ème étage
Saturnin et Célestine Ripoche - Philippe et Christine Bastian et leurs deux enfants Quentin et Marie Saturnin et Célestine ont accueilli la famille Bastian, il y a maintenant 2 ans. Saturnin et Célestine habitent là depuis la construction de l'immeuble, ils étaient seuls au monde. L'arrivée des Bastian dans leur appartement leur a offert une nouvelle jeunesse, de nouvelles envies. Certes, leur chambre sert de temps en temps d'espace de repassage et de rangement à Christine, mais c'est le prix à payer pour cette cohabitation. Cohabitation qui se passe d'ailleurs plutôt agréablement. Ils réussissent à ne pas se marcher sur les pieds, à avoir chacun leur intimité de leur coté. Oh bien sûr, Quentin et Marie font parfois un peu trop de bruit et sont un peu trop turbulents, ce qui a le don de mettre les nerfs de Saturnin en pelote. Mais il suffit qu'il leur en fasse la remarque doucement, de sa grosse voix, pour qu'ils s'arrêtent instantanément. Célestine est plus patiente avec les enfants, elle pourrait passer des heures à les regarder jouer. D'ailleurs, elle aimerait jouer avec eux, mais elle sait que ça ne se fait pas. Pas à son âge. Non, ce qui énerve Célestine ce sont certaines manies de Christine. Comme par exemple ce fichu vase de porcelaine blanche, celui avec le liseré de liseron bleu, certes toujours plein de fleurs, mais que Christine a la fâcheuse habitude de poser à droite sur le buffet de l'entrée. Du coup, sans rien dire, à chaque fois ou presque, quand elle passe devant, Célestine le replace sur la gauche. Un jour il faudra bien qu'elles abordent le sujet. Philippe et Christine travaillent beaucoup et sont très absents. Les enfants ont la clé de l'appartement autour du cou et restent seuls jusque vers 19h30 environ. Bien qu'on ne leur ait pas demandé, Célestine et Saturnin les surveillent discrètement. Ils n'interviennent pas, car cela ne plairait pas aux parents. Sauf cas de danger imminent, comme cette fois où Quentin s'est un peu trop penché par la fenêtre. Saturnin dut alors intervenir, mais en douceur. Quentin a d'ailleurs eut une telle frousse qu'il n'est pas prêt de recommencer. Depuis quelques temps, toutefois, Christine et Philippe se demandent si il ne vont pas déménager malgré l'emplacement idéal de l'immeuble et la configuration parfaite de l'appartement. Christine ne s'y sent pas vraiment bien, elle est oppressée. Depuis qu'elle est tombée sur une vieille coupure de presse relatant le décès accidentel, il y a 15 ans, des premiers propriétaires, Célestine et Saturnin Ripoche, asphyxiés au Monoxyde de Carbone de la chaudière mal réglée, elle se demande tout de même si il n'y aurait pas une présence étrange. Cela fait beaucoup rire Philippe mais comme il aime sa femme, ils déménageront. Célestine et Saturnin sont horriblement tristes.
Appartement F4- 5ème étage
Marc et Clothilde Ferrieux et leurs deux enfants Hugo et Zoé Une famille très tranquille. Clothilde est une belle femme, avec un charme désarmant de simplicité. Elle est souriante en toutes circonstances et dispose d'une facilité à se faire apprécier qui confine à la science-fiction. Elle ne profite pourtant pas de ses atouts pour en tirer un quelconque avantage. La seule chose importante pour elle c'est d'être heureuse, tranquillement, simplement, sans écraser qui ou quoi que ce soit. Même si les petit coups de blues ou de colère ne lui sont pas étrangers, elle est en paix avec elle même et sa vie. Elle élève au mieux ses enfants, en essayant de leur apprendre le respect et de leur montrer les meilleurs chemins qu'ils pourraient suivre pour leur futur. Jamais de contrainte, tout dans l'explication et la suggestion. Elle aime son mari comme une folle. Marc est un grand et gras gaillard, qui parle fort, rigole fort et voue une passion irraisonnée aux jeux de mots nuls. En société c'est un joyeux compagnon de soirée, toujours plus rigolard que souriant, se moquant aussi bien des autres que de lui-même et de son sacré embonpoint. Il manie l'autodérision comme un art. Son humour est plein de cynisme pour ceux qui l'écoutent vraiment. En réalité, au fond de lui, Marc est une blessure ardente. Ses fissures sont à vif, c'est un sirop acide qui lui coule dans les veines quand il essaye vainement de dormir. Ses angoisses le tordent de douleur et le laissent le souffle court et des nœuds marins au ventre tous les matins. Le désespoir ne le quitte que rarement. Parfois les larmes ravagent son oreiller au point de devoir le changer, il n'a pas le temps de sécher. Il a tout, absolument tout pour être heureux et pourtant. Il aime sa femme, et sa femme l'aime avec ses blessures. Ses enfant lui apportent satisfaction et il a le sentiment de ne pas rater leur éducation. Et pourtant. Ce ne sont pas eux les raisons de sa survie. Il y a maintenant trois ans, suite à une soirée des plus arrosées, il à rouvert les yeux dans l'arrière salle d'un cabaret miteux, le Purple Flamingo, rue Emile Zola. Des briques venaient se fracasser à l'arrière de ses yeux, des vrilles de métal lui déchiquetaient les tympans , tout résonnait comme s'il avait été enfermé dans une boîte de conserve géante. Il vit apparaître deux créatures bizarres, immenses, brillantes, avec des doigts longs et roses, des pieds épais et violets et des yeux baignant dans un fatras noir et arc-en- ciel. Il eut peur. Il essaya de se relever mais retomba par terre aussi sec, entraînant les cris de ces mystérieuses créatures. Un peu plus tard reprenant ses esprits, il fit connaissance de Zizi Castafiore et Sheryl Welcomeinwonderland, deux drag queens, Gérard Cesbron et Roger Perin de leurs vrai nom. Un certain état second envahit alors Marc. Lui qui ne se dévoilait jamais, se laissa aller à raconter ses douleurs, ses souffrances. Il en était surpris en même temps qu'il se vidait. Zizi et Sheryl l'écoutèrent jusqu'au petit matin. Puis Marc rentra chez lui. Quand il glissa dans le lit, Clothilde a bien senti que quelque chose avait changé. En bien. Elle fut heureuse et apaisée qu'il ne lui soit rien arrivé. Marc prit l'habitude de se rendre le soir après le spectacle pour parler avec Zizi et Sheryl. Petit à petit il se passionna pour leurs déguisements qui n'en n'étaient pas tant que ça. Il essaya. Puis apprit l'art du maquillage. Puis réussit à marcher avec des talons de 20 centimètres. Il y a exactement trois ans jour pour jour, Holly Chipolata fit son entrée triomphale sur scène. Elle était heureuse, douce, pleine de crème qui fait du bien aux brûlures, apaisée, presque sereine. Marc rentra chez lui. Avec Clothilde il firent l'amour comme ils ne se souvenaient pas l'avoir fait. Deux fois par mois Marc va prendre sa dose de calmant. Clothilde est encore plus heureuse.
Appartement F5- 5ème étage
Gilles et Sylviane Geneys et leurs enfants Adrien, Elsa et Romain Les Geneys sont une famille paisible, sans histoires. Sylviane travaille à mi-temps comme secrétaire à la fabrique de meubles Dupontel. Elle a fait ce choix pour se consacrer à ses enfants. Adrien au lycée, Elsa et Romain au collège, suivent une scolarité tranquille presque brillante s. Ils sont adaptés à leur environnement et n'offrent que rarement la possibilité de se plaindre de leur attitude. Sylviane a pu faire ce choix du mi-temps car Gilles gagne plutôt bien sa vie. Il est ingénieur chez Sopranef, un gros sous-traitant d'Airbus. Il travaille sur des projets passionnants. Il est assez peu liant tant au travail que dans sa vie privée. Il partage assez peu avec les autres sans pour autant être reclus ou sauvage, non, on dira qu'il est plutôt discret. Depuis des années, tous les soirs, Gilles travaille en secret sur un grand projet. Il multiplie les études et les calculs pour mettre au point une invention qui rendra inutile toutes les recherches sur la production et le stockage d'énergie. Un projet ambitieux, révolutionnaire et utopique. Des milliers d'emplois pourraient être crées, une nouvelle révolution industrielle se mettre en place, de nouvelles perspectives pour le bien être de l'humanité se faire jour. Beaucoup d'inégalités devraient disparaitre. Il compte bien en cas de réussite, offrir sa découverte au monde, il ne souhaite pas en tirer le moindre profit. Gilles est un idéaliste. Il y a un mois, Gilles à du s'y reprendre à plusieurs fois pour vérifier. Le nœud du problème qu'il essayait de démêler depuis tant de milliers d'heures de réflexion, venait enfin de rompre. La solution était là, devant lui, évidente, brillante, vibrante et encore plus simple que dans ses fantasmes les plus fous. Enfin. Le monde allait pouvoir avancer. Il eut du mal à s'endormir ce soir là, puis le lendemain aussi. Il décida d'attendre un peu avant de rendre sa découverte publique. Se calmer, s'apaiser, mesurer toute l'ampleur de la chose, réfléchir à qui il l'offrirait en premier et sous quelles conditions. Depuis un mois tout ceci avait bien évolué et il se sentait presque prêt à commencer à en parler à Sylviane. Sa douce et aimée Sylviane. Celle qui supportait si bien ses sautes de caractère, rarissimes mais violentes. Ce matin au bureau, cette garce de Wanda, la secrétaire du service commercial lui a (volontairement?) renversé sa tasse de café sur son pantalon crème, son pantalon fétiche. Wanda se moque de lui et de son absence d'ambition depuis des années, elle fait preuve d'une méchanceté larvée mais bien réelle, même si tous les collègues de Gilles lui disent qu'il devrait prendre ceci à la rigolade. Il hait Wanda. Elle s'amuse de lui. Au lieu de s'excuser elle lui a juste dit que ça lui donnerait l'occasion de mettre un pantalon moins moche. Ce soir Gilles est rentré, il a brulé l'intégralité de ses recherches et décidé de ne plus jamais en parler, tans pis pour l'humanité.
Appartement G1- 6ème étage
Marcelle VALAIS Comme tous les matins, Marcelle s'est d'abord réveillée à 4 heure du matin, avec cette ignoble mal de crâne et cette angoisse qui lui vrille les intestins. Comme tous les matins elle s'est fait son Nescafé, 3 cuillères, l'eau chaude du robinet et deux sucres. Comme tous les matins une fois la tasse de café instantané avalée, elle l'a rempli avec les reste d'une bouteille ouverte qui traîne sur la table de la cuisine. Ce matin c'était du vin blanc, de la piquette de base (origine U.E.), vendue à bas prix en supermarché. Celui qu'elle consomme habituellement. Comme tous les matins, un deuxième bol est rempli de ce qui reste encore. Et avalé cul sec. Comme tous les matins la tête tourne, mais l'angoisse s 'apaise. Comme tous les matins elle fume sa première cigarette et l'éteint sous un filet d'eau du robinet de l'évier ébréché à 5 endroits différents. Comme tous les matins elle regarde la vaisselle sale entassée et se dit qu'elle la fera plus tard. Comme tous les matins elle prend une aspirine et retourne se coucher. Comme tous les matins elle se rendort d'un sommeil blanc et sans repos jusqu'à 7 heures. Comme tous les matins sa bouche pâteuse, sa gorge irritée et ses quintes de toux la tirent de son pseudo sommeil. Comme tous les matins elle se rend dans sa salle de bain aux carreaux jaune délavé, fait couler de l'eau dans ses mains puis passe cette eau fraiche sur son visage. Comme tous les matins elle pose chacune de ses mains sur chaque coté du lavabo, regarde ses bras maigres aux veines trop apparentes, puis lentement remonte ses yeux et démarre son face à face quotidien. Comme tous les matins le blanc de ses yeux est jaune, comme tous les matins elle est submergée par le nombre de petit vaisseaux sanguins qui bavent derrière la peau de son visage. Comme tous les matins elle se trouve laide et parait bien plus vieille que ce qu'elle est. Comme tous les matins elle se promet qu'elle ne boira pas aujourd'hui. Comme tous les matins elle se déteste. Comme tous les matins elle sort de la salle de bains pour aller fumer une cigarette dans la cuisine, assise sur la seule chaise, accoudée sur la table en formica, bleu ciel passé. Mais ce matin, en sortant de la salle de bain, quelque chose n'est pas comme tous les matins. La tringle à rideau de la baie qui donne sur l'arrière de l'immeuble est par terre. Ce n'est pas la première fois. Nicéphore le chat s'est encore amusé à grimper le long des doubles rideaux. La tringle en bois git par terre sur un amas de voilages jaunis de nicotine. Nicéphore, en plus de contribuer à l'odeur repoussante, mélange de pisse de chat, de tabac froid et d'alcool frelaté et anisé, passe son temps à casser, abimer, renverser. Mais c'est sa seule et unique compagnie, la dernière personne avec qui elle ait échangé, c'est Germaine, la voisine du rez-de-chaussée, avec qui elle prenait l'apéro avant leur brouille qui date d'il y a maintenant 6 ans. Nicéphore ne la juge pas. Mais pour le moment, il est introuvable comme après chaque bêtise. Marcelle va chercher le tournevis dans le petit meuble du téléphone de l'entrée, puis prend la chaise de la cuisine, du même formica que la table. Elle récupère les deux vis arrachées qui avaient roulé sur le parquet terne et rayé, sous la table basse de bois noir défraichie, prend une extrémité de la tringle dans sa main gauche, pose sa main droite sur le dossier de chaise, hisse son pied droit et le pose sur l'assise de la chaise, puis prend un peu d'élan pour réussir à grimper sur la chaise pour refixer cette tringle. Mais à l'instant ou son pied gauche croise la chaise, sa pantoufle avachie recouverte de velours côtelé gris-bleu, s'accroche sous l'assise. Son corps, déséquilibré, part alors en arrière, en direction de la table basse. Elle repense - l'ours en peluche qui trônait dans son berceau, - les interminables parties de cache-cache avec son frère et sa sœur, - les vacances en famille au bord du lac, dans la maison que sa tante leur prêtait, - les câlins de ses parents à chaque fois qu'elle ramenait des bons points, - ses brillantes études d'avocate, - Marius, beau comme un dieu, - le premier baiser, - mariage, superbe et féérique - elle ne pourra pas avoir d'enfants, - son refuge dans le travail, - première condamnation de Marius et son soutien sans faille, - fâcherie avec la famille, - deuxième condamnation de Marius, - rupture définitive avec ses parents, son frère et sa sœur, -première gouttes d'alcool hors repas, Son corps pivote, elle sait qu'elle ne pourra plus éviter la chute, ses yeux se posent sur la table basse et son angle particulièrement pointu depuis cette mauvaise réparation. - Marius qui part avec Elisabeth, - perte de la clientèle, - alcool, - isolement, -alcool, - solitude, -fâcherie avec Germaine, - absolue solitude depuis 6 ans, sauf Nicéphore - pas un appel téléphonique, - pas une visite, - pas de courriers, - l'alcool, - les souffrances, - les angoisses, Au fur et à mesure que son front se rapproche de l'angle suraigu de la table basse, Marcelle se sent de plus en plus sereine de quitter se monde qui ne lui apporte plus rien. A l'instant précis ou l'angle de la table entre en contact avec ses chairs fatiguées, exactement entre ses deux yeux, au milieu, juste au dessus de la fin de l'arrête nasale, on frappe à sa porte.
Appartement G2- 6ème étage
Evelyne et Raphaël BERTHIER - Marie-Andrée BERTHIER Evelyne et Raphaël sont mariés depuis un peu plus de vingt ans. Ils se sont rencontrés au mariage d'amis communs. Pas un coup de foudre mais un choix raisonné. Ils avaient l'âge, des physiques équivalents, et venaient de mêmes milieux. A priori la base pour un voyage sur un long fleuve tranquille. Ils n'avaient pas d'ambitions particulières, étaient tous les deux employés de bureaux dans de grosses sociétés. Petits revenus, petits besoins. Train-train rapide. Ennui. Petit à petit est venu s'insinuer tout d'abord, le désamour, puis l'inimitié. La graine de la haine fut semée il y a une dizaine d'années. Depuis ils s'emploient chacun à l'entretenir, la faire pousser, lui donner force et vigueur. Lui ne supporte plus sa voix, mélange de violon désaccordé et de kazoo. Elle ne supporte plus son odeur de drap après la nuit et le gras de sa peau. Leur haine réciproque les lie plus que les amourettes des jeunes. Elle est devenue le ciment de leur couple. Lui l'insulte par la pensée en permanence. Elle a des nausées dès qu'elle reste plus de 5 minutes dans la même pièce que lui. Dès que l'occasion de faire du mal, mais vraiment du mal, à l'autre se présente, ils se précipitent dans la brèche. Elle jouit de le voir angoissé, en colère après ses attaques de vipères, lui exulte de la voir malade et triste après ses ignominies. Le terreau de cette haine à reçu un engrais surpuissant il y a deux ans quand la mère de Raphaël, Marie-Andrée, est venue habiter avec eux suite à son tout frais veuvage. Evelyne a alors senti la puissance de son venin décupler et en a conçu quelques joies mauvaises. Raphaël s'est senti plus fort, prêt à plus en recevoir et à en offrir plus. De haine. Il avait du mal à cacher son sourire. Quand Evelyne se pèse et qu'elle a encore pris du poids, Raphaël est heureux et commande des pizzas ou propose de l'emmener au fast-food. Quand Raphaël est angoissé à cause de son travail, elle rit et lui raconte toutes les pires choses qui pourraient lui arriver. La douleur de l'un fait systématiquement le bonheur de l'autre. Raphaël et sa mère sont très proches, Evelyne déteste autant sa belle-mère que son mari. Tous les soir le repas pris en trio donne quelques indices de ce que pourrait être l'enfer. Mais ce soir lorsque Raphaël vient s'asseoir à table, sa mère n'est pas là. Evelyne a un sourire étrange. - Maman n'est pas là ce soir? - Si mais elle arrivera un peu plus tard, elle prenait l'apéro avec Micheline, sa nouvelle meilleure copine. - On mange quoi? - Il n'y a vraiment que ça qui t'intéresse - Ah ça, quand je suis en face de toi, oui, seule la bouffe compte, alors t'as fait quoi? - Une surprise... - Ah ouais, pourquoi? - J'essaye un nouveau truc pour l'invitation de tes abrutis de collègues de travail la semaine prochaine - C'est quoi? - Tu devras deviner. Une recette inédite. - Ouais, mais si ça te dérange pas, d'abord, je le ferai goûter au chat, tu serais bien capable d'essayer de nous empoisonner, sorcière. - Tu vieillis de plus en plus mal mon pauvre, j'en mangerai aussi, je pense vraiment avoir réussi un truc bien. - Encore un truc qui va te tomber directement dans les fesses. Evelyne se lève et ramène alors un saladier avec du riz fumant. - Ah ouais, merveilleusement créatif, tu t'es donnée un mal de chien, superbe. Evelyne conservant son étrange sourire (Raphaël ne le connaissait pas vraiment celui ci, ça lui faisait une drôle d'impression), retourne dans la cuisine et revient avec une cocotte en fonte Le Creuset, vert foncé, elle la pose au centre de la table et soulève le couvercle. La vapeur qui s'en échappe recouvre les verres de ses lunettes de buée. Raphaël ne peut s'empêcher de remarquer que c'est comme ça qu'elle a de beaux yeux. Elle sert les deux assiettes, le riz, puis quelques morceaux de viandes, le tout nappé d'une sauce marron verte, rappelant certains currys. - On devrait peut être attendre Maman pour manger. Je vais l'appeler. Raphaël appelle. - Bizarre, je tombe directement sur la messagerie. C'est inhabituel. -Ne t'inquiète pas, ta môman doit être en train de se pochetronner allègrement avec sa copine. Elle sait vivre sans toi contrairement à toi. - C'est quoi cette viande? - Devine je te dis. - C'est tendre, moelleux, mais je maîtrise mal le goût. - Oui c'est assez inhabituel -Tu l'as fait mariner? - Oui toute l'après-midi - Il y a du curry? -Oui - De la pomme ? - Oui - Du lait de coco? - Oui - Un alcool? - Oui - Bon OK pour la sauce je trouve mais apparemment t'as décidé de me les briser menues menues en ne me disant pas ce qu'est la viande. Ca me saoule. - Devine je te dis. - Non je ne joue plus, ras le bol. - Dommage. Tant pis. -Je n'ai jamais rien mangé de tel, mais ce n'est pas le goût de la marinade qui me surprend mais bel et bien celui de la viande. C'est pas désagréable, même plutôt bon. - Tu feras attention c'est la première fois que je préparais un tel morceau il se peut qu'il y ait des petits os ou autres trucs qui restent dans la sauce. Je m'en voudrais que tu te fasses mal. Le sourire d'Evelyne était toujours aussi bizarre mais de plus en plus épanoui. Raphaël essaya encore d'appeler sa mère, encore la messagerie. Evelyne insista pour le resservir. Raphaël haïssait sa femme mais il était trop gourmand et ce plat était indubitablement une réussite. - C'est quoi ça, c'est pas un os? On dirait un ongle.... - Ah? Oui c'est possible, je te dis, c'est la première fois que je prépare une telle viande. - Et ça....??? On dirait....des cheveux Le sourire de sa femme et ses yeux de folle glacèrent instantanément la moelle épinière de Raphaël. Il se précipite dans la cuisine, sent ses yeux fondre, son cerveau éclater et son cœur s'éparpiller à la vision de ces dizaines de sacs poubelles remplis et suintant de sang. Il s'écroule. Une heure plus tard on sonne à la porte. Marie-Andrée. - Ah vous tombez bien belle maman, j'allais appeler le SAMU votre fils vient juste de faire une crise cardiaque, son cœur ne bat plus. Evelyne remettra les sacs dans la poubelle du boucher une fois que sa belle mère et le cadavre de son mari auront quitté les lieux.
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