nouveau site www.ericforey.com - nouveau site www.ericforey.com - nouveau site www.ericforey.com - nouveau site www.ericforey.com - nouveau site www.ericforey.com - Pri [vé d'hori] zon - Eric Forey
     
Pri [vé d'hori] zon
Les murs de prison ont un avantage sur les autres murs. On ne voit qu'eux, on ne regarde qu'eux. Les seules perspectives sont celles du bout du couloir mais là encore, un mur avide de barrer le passage, stoppe tout avant l'horizon.
Du coup, pour qui sait les écouter, les murs des prisons vides gardent la trace des regards qui ont essayé de les transpercer depuis les premiers yeux enfermés qui se sont confrontés à eux.
Ces murs font les fantômes. Quand on concentre des parcelles humaines dans des lieux clos, que l'on additionne toutes ces histoires, quasi toutes négatives et dramatiques, on obtient un sirop concentré d'une partie de ce que l'humanité recèle en elle. Ce sirop gluant laisse ses traces dans les interstices et anfractuosités de ces murs de lèpre. Il n'y avait pas d'horizon quand les prisonniers y étaient, mais il n'y en a pas plus aujourd'hui, les sirops humains ne peuvent se déverser qu'à l'horizon, là, ils stagnent.
Je crois avoir toujours été plus sensible aux traces laissées par les humains qu'à leur présence réelle. Je dois aimer les fantômes.
Lors de ma première visite à la Prison Sainte-Anne d'Avignon, fermée depuis 2003 et rouverte exceptionnellement pendant 6 mois pour une exposition d'art moderne, j'ai été troublé, oppressé par la présence de nombreux visiteurs, le bruit, les rires, l'omniprésence de vivants de chairs et d'os. Je n'ai pas aimé ce moment sauf quelques rencontres isolées avec des œuvres d'art qui m'ont procuré des sensations plus positives même si désagréables.
En rentrant le soir, le tamis du silence intervenant, j'ai réentendu les fantômes, mais j'avais raté leur rencontre.
J'y suis donc retourné dès que possible, me débrouillant pour y être quasi seul. J'ai pu alors écouter le sirop couler des murs. J'ai entendu les pas dans l'escalier, l'appel aux parloirs, les cris de désespoir de l'innocent, le rictus de l'incurable salaud. J'ai entendu les violences, les angoisses, les rêves assassinés et ceux qui ont survécu, j'ai vu les graffitis fleur bleue et les photos de femmes nues jambes écartées. J'ai entendu la dernière journée, j'ai subi les 15 ans restants, j'ai entendu l'angoisse de celui pour qui la douche sera faite de cris puis de larmes, j'ai écouté les histoires de princesses et de putes du quartier des femme, j'ai vécu l'abîme du manque d'amour, j'ai senti la légèreté ignoble de ceux pour qui la prison n'est qu'un passage obligé avant de replonger dans les méfaits qu'ils savent déjà, j'ai entendu les pleurs de ceux restés dehors et les hurlements incompréhensibles des crieurs du rocher voisin, j'ai vu l'ingéniosité de l'homme pour communiquer outre les interdictions, mais je n'ai pas vu l'horizon, pas une seule fois, pas une bribe, pas une poussière. J'ai compris que l'horizon c'est la liberté. Je pouvais marcher où et comme bon il me semblait, les portes étaient ouvertes, les gardiens étaient là pour me renseigner sur le chemin à suivre pour la visite, mais j'étais aussi privé d'horizon. Le sirop des murs a coulé sur moi, commençant à remplir les pores de ma peau moite du manque d'air. Je n'ai pu respirer à nouveau qu'en revoyant l'horizon.
Top